Les couleurs d’une langue

Ferdinand de Saussure, père de la linguistique, disait que « la langue est un fait social » et, en une époque plus contemporaine, Emile Benveniste affirmait que « la société n’est possible que par la langue ».
La langue ne semble donc pas être le fruit d’un héritage biologique, mais elle s’apprend et évolue selon des mécanismes de transmission sociale ce qui explique aussi pourquoi, dans le monde, il en existe un nombre infini, qui va bien au-delà de celles reconnues comme officielles par chaque état. Il s’agit des langues dites minoritaires et, bien évidemment, des dialectes. Le traducteur, a le mérite, pas toujours reconnu à sa juste valeur, de transformer des textes d’une langue à une autre dont il maîtrise le lexique et les codes, contribuant ainsi à la diffusion de la culture. En effet, c’est grâce à lui, par exemple, que les romans peuvent voyager d’un pays à un autre, que les progrès scientifiques et technologiques sont partagés ou, encore, que la cuisine de contrées lointaines est découverte, enrichie et réinventée. Or, pour bien réussir une traduction, il ne suffit pas de faire une transposition linguistique mais il faut prendre en compte le type de texte qu’il soit littéraire, scientifique, juridique, ainsi que le contexte socio-culturel et, dans certains cas, l’histoire et les traditions propres à chaque groupe social. On ne traduit pas un livre ou une recette mais une culture, un pays avec son histoire et sa civilisation. Traduire veut dire « s’approprier » l’autre, dans le sens large du terme, tout en restant soi-même.
Les nombreuses expressions idiomatiques dont regorge la langue italienne, sont un clair exemple de la complexité de la traduction. Dans cet article, j’en ai choisi quelques-unes, fréquemment utilisées dans la vie de tous les jours et, pour en faciliter la lecture, je les ai classées par catégories. Après une explication de leur sens et une courte présentation historique, quand elle est connue et a, à mes yeux, un certain intérêt, nous verrons alors que la traduction mot à mot en français, en dépit du fait que les deux langues soient très proches, non seulement n’est pas toujours possible, mais mène parfois à un contresens.

La casa / la maison
Commençons per des expressions qui font référence à la maison, symbole, dans la culture italienne, d’amour et de chaleur. La maison abrite les hommes et leurs souvenirs et Kaufman l’appelait, à juste titre, le « ventre protecteur ». Il m’a été difficile de faire un choix, tant il en existe mais, à la fin, j’ai opté pour les suivantes, très largement employées et qui m’ont semblé très éloquentes : « Mettere su casa » et « essere tutta casa e chiesa ».
La première, « mettere su casa », traduite mot à mot en français devient « mettre sur maison » ce qui est un contresens car en italien elle veut dire « fonder une famille ». La langue italienne fait fréquemment usage des adverbes déictiques – via, su, dentro – combinés avec les verbes ce qui, selon Pierre Scavée et Pietro Intravaia auteurs d’un intéressant « Traité de stylistique comparée », peut s’expliquer par le fait que « l’italien se situe sur le plan du réel alors que le français se situe plutôt sur le plan de l’entendement ». Si l’on se réfère au dictionnaire bilingue Garzanti, l’expression française correspondant serait « se mettre en ménage » où le mot italien « casa » n’est pas traduit par « maison » mais par le terme, plus complexe, de « ménage » que, le Petit Robert, définit comme « tout ce qui concerne l’entretien d’une famille ».
La deuxième expression « Essere tutta casa e chiesa », qui veut dire « passer tout son temps entre la maison et l’église », s’utilise, avec un sens ironique, pour parler d’une femme très sérieuse dont la vie est irréprochable. En réalité, elle sous-entend une personne qui cache bien sa vie peu morale. Impossible, dans ce cas aussi, d’en faire une traduction mot à mot en français, le résultat n’ayant certainement pas de sens. Cependant, il existe une expression équivalente qui, elle aussi, s’inspire de la religion et a un usage ironique. Il s’agit de l’expression « être une sainte nitouche » apparue pour la première fois au XVI siècle dans Gargantua de Rabelais. « Sainte nitouche » est la transcription phonétique de l’avertissement « n’y touche pas » c’est à dire « ne touche pas à la chair », condition nécessaire pour être une femme vertueuse et donc une sainte.

La religione / la réligion
A l’instar de la maison qui est le repaire et le port sûr où accoster, la religion, réconfort des âmes en détresse, a inspiré la naissance de nombreuses expressions, utilisées, la plupart du temps, en sens ironique.
J’ai souvent entendu dire « non è certo uno stinco di santo », en parlant d’une personne peu fiable et à la moralité douteuse. Bien que l’expression soit connue et utilisée dans toute la péninsule, je trouve que cela est beaucoup plus amusant quand elle est prononcée par mes amis toscans, mais ne me demandez pas pourquoi, je risquerais d’être peu objective. Je vous dis juste que je préfère leur accent et puis, entre les toscans et l’église c’est une longue histoire ! Mais, revenons à notre expression pour évoquer une possible explication historique plutôt intéressante. Il semblerait en effet qu’elle soit liée au fait qu’autrefois parmi les ossements des saints, gardés dans des reliquaires pour la vénération, on remarquait, tout d’abord, ceux qui étaient les plus longs en particulier des tibias (stinchi en italien). Le dictionnaire bilingue Garzanti donne la traduction française suivante « ce n’est pas un petit saint » que, mes amis français ne m’en veuillent pas, je trouve un peu plus simpliste que le dicton italien.
Un couple bien assorti est un couple qui s’entend bien et qui a les mêmes centres d’intérêts et, selon la tradition populaire italienne, le mérite revient avant tout à Dieu. La religion, la foi, l’église sont intrinsèquement liées à la culture italienne, même parmi ceux qui se définissent non-croyant, d’où le nombre très important de dictons qui y font allusion comme le suivant : « Dio li fa e poi li accoppia » qui, traduit en français, deviendrait « Dieu les crée et ensuite les met ensemble ». En France, déclaré pays laïc depuis 1905, la séparation entre l’état et l’église est plus importante qu’en Italie et l’influence exercée par la religion dans la vie en général tend à disparaitre. Pour l’expression en question, la traduction que je viens de donner n’est pas utilisée mais nous dirions plutôt « qui se ressemble s’assemble » qui ne fait aucune référence à la religion.

La cucina e la gastronomie / la cuisine et la gastronomie
Pour finir cette promenade parmi les dictons, ne pouvaient pas manquer ceux liés à la gastronomie car, dans la culture des deux pays, la cuisine tient une place très importante.
Je commence par une expression qui me semble très intuitive : « Mettere troppa carne al fuoco ». Elle s’utilise quand l’on veut traiter plusieurs sujets à la fois, au lieu de se concentrer sur une seule chose, risquant ainsi de louper l’essentiel. Traduite mot à mot en français, elle veut dire « mettre trop de viande à cuire en même temps » et pourrait aussi avoir un sens car la conséquence d’un tel acte serait de trop cuire la viande ou, pire, de la bruler. Mais les français, pour exprimer le même concept, ont emprunté une expression liée au monde de la chasse et qui daterait du XVII siècle : « Courir deux lièvres à la fois ». En effet, un chasseur qui lance les chiens sur deux pistes à la fois, risquerait de laisser s’échapper les lièvres ; d’où l’expression qui est encore bien utilisée aujourd’hui.

Quand nous parlons d’un sujet qui n’a aucune relation avec la discussion en cours ou bien de quelqu’un qui arrive au mauvais moment, nous utilisons l’expression « come i cavoli a merenda » qui, en français, se traduit par « comme les choux au goûter » ce qui se rapporte au fait que manger les choux l’après-midi n’entre pas dans notre culture, car nous préférons des repas sucrés et plus légers. En français, nous dirions « comme « un cheveu sur la soupe » ce qui est très approprié aussi. En effet, qui apprécierait de voir un cheveu délicatement posé sur son assiette ?
Mais, si le chou n’est pas conseillé au goûter de l’après-midi, « Il cacio sui maccheroni », le fromage sur les pâtes, est, quant à lui, le bienvenu. Alors, quand vous dites à quelqu’un que ce qu’il est en train de dire arrive comme « il cacio sui maccheroni », vous êtes sûr le lui faire un compliment !

Je m’arrête ici, espérant de vous avoir mis « l’eau à la bouche » (l’acquolina in bocca) et vous invite à poursuivre les recherches. La liste de ces expressions imagées est encore très longue et je vous souhaite de trouver la « cerise sur le gâteau » qui vaut bien le « fromage sur les pâtes ».

Stefania Graziano-Glockner

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    Fabiola Viani

    octobre 4, 2020 at 21 h 47 min
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    Molto interessante Stefania!

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