Pas de deux entre danse et histoire. Sur les ailes de la danse, un dialogue entre France et Italie.

Pour Marc-Emmanuel Zanoli, danseur à l’Opéra de Bordeaux, L’Italie, et plus précisément le Piémont, est avant tout une histoire maternelle ses grands-parents y étant natifs. Sa mère, quant à elle parisienne, eut toujours un amour pour ce pays, son histoire ainsi que sa culture. Cela lui fut transmis sans mal. Lors de ses voyages avec le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux à Udine, Ferrare, Crémone, Pordenone, Vérone, Venise, ou bien durant ses séjours à Rome, quelque chose de fabuleux se passait en lui à chaque fois. Une réaction physique et/ou chimique. Il se sentait bien, comme à la maison. La langue, qu’il ne parle malheureusement pas encore, le porte et l’enivre. Il aime passionnément ce pays. C’est viscéral.

 C’est une rencontre entre danse et histoire, Marc Emmanuel me parle de son quotidien et de son engagement, des représentations qui ont lieu, sans public, au théâtre de Bordeaux, pour respecter les contraintes sanitaires. Il explique la décision de maintenir des représentations pour que la danse vive, pour que le théâtre vive, pour que les intermittents continuent de travailler, malgré tout, malgré la situation cauchemardesque dans laquelle nous nous trouvons. Pour ma part, spécialiste de la danse italienne du XVe siècle, pratiquant la danse en amateur, il s’agit d’une rencontre riche, foisonnante, où se déploie une connaissance approfondie de la pratique et de la théorie de la danse : un véritable pas de deux.

« La danse, dit Marc Emmanuel, est une expérience qui produit des sensations fortes, des réactions chimiques ». Pour lui comme pour moi, il s’agit d’appréhender un continent exploré et pourtant toujours inconnu. Marc Emmanuel me parle de l’effort, condition indispensable pour atteindre le sommet de son art, celui de la danse classique, une discipline rigoureuse fondée sur l’expérience et la recherche d’une perfection sans cesse renouvelée. Pour ma part je lui expose les fondements de la danse pratiquée dans les cours italiennes, pays dont tous deux sommes originaires. « La danse est un acte émotionnel ; cela suppose un entrainement, une connaissance de la danse mais aussi une compréhension de son corps, de ce que la technique exige » ; il me parle aussi de l’importance de la connaissance de l’autre.

 

Je lui demande si la danse peut ouvrir à la tolérance. Il me répond à quel point il est important de comprendre l’autre pour pouvoir danser par-delà ses cultures et sa technique. Il me parle également de l’enseignement de la danse et de l’importance d’allier la technicité et l’imaginaire, de manier des symboles qui peuvent toucher très profondément l’élève. Pour lui, « la danse c’est la transmission et le partage ».

Je lui réponds, que nous soyons des enseignants de danse ou d’histoire, nous sommes des bâtisseurs de ponts. Pour lui comme pour moi, la danse est aussi un moyen de connaissance, « c’est un moyen de questionner » dit-il.  Nous évoquons cette situation paradoxale dans laquelle la danse est comme suspendue, sans jeu de mot, au cœur de cette pénible pandémie qui empêche de déployer nos corps et nos gestes comme nous le souhaiterions.

Je l’interroge : que dirais-tu si tu devais essayer de convaincre à quel point la danse est importante, qu’elle sert à quelque chose ?

« Pour moi, répond Marc-Emmanuel, il y a quelque chose d’éducatif, il y a quelque chose de totalement indispensable pour l’homme dans son écoute, il y a quelque chose de chimique qui se passe. J’ai envie de croire que la danse peut être un moyen de questionner et également de porter des paroles… Je pense que les spectateurs de la danse, même dans leurs fauteuils, peuvent ressentir leur corps, leurs organes et même leurs émotions. Ces émotions sont indispensables pour réfléchir, pour se construire, pour nous aider à avancer, pour nous interroger sur d’autres situations. Elle peut être un bon moyen de questionner, de porter des paroles des gens et de les accompagner. Il y a quelque chose de viscéral dans la danse pour nous les danseurs. Même quand on va en boîte par exemple et qu’on a envie de se défouler, la danse ressemble à une sorte de transe, de l’ordre d’une drogue qui dégage de l’adrénaline. Le combat pour nous c’est de se laisser porter par cette transe mais en même temps de garder la tête froide pour faire le travail qu’on nous a demandé. Moi je ne peux pas avoir l’abandon que je peux avoir dans une soirée si je danse sur Abba ! je cherche d’autres formes de danse, une transe plus contrôlée ».

Il revient sur l’exigence et la technicité qu’on exige d’eux et aussi sur l’importance de l’imagination, je réponds du coup qu’on a besoin des deux : Si je devais mettre un mot sur ce que tu viens de dire, finalement la danse est un voyage qui aide à penser et en même temps à ouvrir vers d’autres voyages. Cette dimension de l’adrénaline qui est en même temps dans le contrôle fait penser au travail de l’acteur chez Stanislavski où une partie de l’acteur doit être dans la mémoire émotionnelle et une autre partie doit rester plus froide, en observation parce qu’elle doit mettre en scène un personnage sans se perdre. Et en même temps ce dont tu parles c’est une chose dont même le spectateur, y compris celui qui ne danse pas, perçoit. Il est capté par ça parce que cette chimie qui se passe à l’intérieur de celui qui danse est transmise au public, qui la renvoie à son tour par ses manifestations, ses applaudissements, son approbation.

« C’est vrai, ajoute-il, que moi j’ai envie de travailler, d’aborder des rôles, de me lancer dans un challenge, de me dire tu as fait ce que tu voulais faire depuis que tu es gamin et ça c’est aussi grâce à la présence du public qui m’a donné une direction. Le public est un allié qui m’a aidé à porter des personnages, et heureusement qu’il a été là ».

La danse est transmission nous disons-nous, Marc-Emmanuel et moi, à l’unisson, c’est cela le sens de notre échange et aujourd’hui plus que jamais c’est une promesse d’avenir, pour que la danse vive et continue de créer du bonheur, d’apaiser les âmes et le corps, de produire des rencontres, par-delà la souffrance, par-delà les divisions et l’intolérance.

Par Ludmila Acone.

Née en Italie, Ludmila Acone est devenue franco-italienne. Elle enseigne L’histoire et la géographie. Chercheuse associée à l’Université de Paris 1, elle a récemment publié Danser entre ciel et terre. Le maitre à danser du quattrocento, sa technique et son art (Classiques Garnier, 2019, Paris). Elle est également traductrice et depuis longtemps travaille à construire des ponts entre l’Italie et la France, des points de rencontre entre les deux langues et les deux cultures, à créer des convergences entre les mots et entre les corps.

 

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