Les écrivains romancent les villes

Graziana Brancale nous parle d'elle : je m'appelle Graziana et je suis traductrice freelance. Je traduis de l'italien au français et à l'arabe. Je tiens un blog dont le nom est grazianagirovaga, où j'écris des critiques de livres et où je tiens une rubrique sur le bien-être.

 


Graziana Brancale

 

La ville est un grouillement de gens dans les bars anciens et les ruelles, d’ouvrages en plein air, de panoramas à couper le souffle. Les écrivains, à l’instar des artistes, ont la capacité de peindre les histoires d’une ville, d’une façon tellement vive, qu’il nous semble presque être à côté des protagonistes. Certains écrivains italiens sont capables de concentrer en peu de pages l’essence d’un lieu, ou de cerner l’esprit des gens dans un dialogue, dans un geste.

Un exemple concret est Lessico familiare écrit par Natalia Ginzburg et situé dans la ville de Turin des années 30 aux années 50, dont les rues de la mémoire passent à travers les souvenirs des phrases, des proverbes et des expressions orales des protagonistes. Bien qu’avec l’évolution du roman l’approche de la thématique de la ville ait changée, d’autres exemples montrent comment, en même temps, le point de vue des auteurs a évolué.

Dans Il Piacere (1889) Gabriele D’Annunzio a rendu hommage à la sensualité de Rome, ville baroque, qui accueillait les passions du protagoniste Andrea Sperelli-Fieschi d'Ugenta dans les salons chics de l’ancienne noblesse italienne.

En revanche, le lien avec la ville de Rome pour Pier Paolo Pasolini ne peut pas se réduire à une représentation artistique, une demeure, mais c’est quelque chose de plus profond, une source d’inspiration et en même temps sa vision personnelle du monde. C’est l’idée même de la ville de Rome qui rentre dans la poétique pasolinienne en devenant indissoluble. Dans ses premiers romans, Ragazzi di vita (1955) et Una vita violenta (1959), Pasolini se concentre sur les marges de la vie métropolitaine. Du quartier Donna Olimpia aux Bains de l’Aniene, jusqu’aux incursions des jeunes sous-prolétaires du centre ville, l’auteur met en scène une géographie de misère et d’expédients, dans un cadre fortement chargé par la nostalgie des origines paysannes, des faubourgs de la ville maintenant avalés par une incessante ferveur immobilière.

L’écriture du début du vingtième siècle européen a le mérite de placer l’action des personnages dans le rythme frénétique et captivant des espaces urbains. Dans la représentation littéraire la ville est redéfinie, parfois dénaturée par les flux migratoires, par le nouveau dessin des architectures post-modernistes et par un phénomène comme la globalisation qui a tendance à graver une homogénéité parmi les différentes images nationales et métropolitaines.

Dans Uomini e no (1945) Elio Vittorini parle de nombreuses vies avec une précision digne d’un guide Michelin ; son personnage principal – Enne 2 – court en vélo d’un bout à l’autre de la ville. Elio Pagliarani avec son poème La ragazza Carla (1962) a écrit l’un des plus beaux textes dédiés à Milan : il s’agit de peu de pages d’une densité stylistique et thématique surprenante. Le souffle narratif est celui des grands romans ; le résultat est l’atmosphère électrique d’une ville qui commençait à lever la tête suite à la misère de l’après-guerre. Vous pouvez explorer la Brera bohémienne en compagnie de Luciano Bianciardi ; vous promener à la découverte des trésors sur le Naviglio avec Alda Merini. Un voyage dans les rues de Milan, mais surtout un voyage dans l’âme. Si parfois Milan ressemble à la ville que nous connaissons aujourd’hui, elle est à d’autres moments méconnaissable : voilà la preuve de son changement constant. Comme dans le cas de Laguna nera (2017) écrit par Michele Catozzi, qui vous emmène avec délicatesse, sympathie et compétence dans la vie réelle d’une Venise affligée par le mal de l’exploitation touristique, débridée et branlante mais pourtant charmante et vivante dans ses traditions.

Graziana Brancale