Sur les communautés de langue albanaise en Calabre

Damiano Guagliardi est né à San Demetrio Corone, capitale culturelle de l’Arberia (les italo-albanais d’Italie).  Après des études en sociologie, il se consacre à la construction d’un projet politique de la gauche extra-parlementaire visant à sortir la Calabre de son sous-développement. Il est l’un des plus important activiste de la loi constitutionnelle sur les minorités historiques italiennes.  Entre 1978 et 1993, l’association dont il est président est la seule à entreprendre des activités avec l’Albanie, à l’époque isolée et sans relation avec les Etats européens. Il est l’auteur de différents ouvrages politiques, d'autres sur les arbëresh ou bien encore de romans.

1.

Les exodes de la population albanaise vers le royaume de Naples commencèrent à la mort du prince Georges Castriote Scanderbeg dont on célèbre cette année le 550ème anniversaire. Avant cette époque, seuls des marchands et des mercenaires albanais, entretenant des relations avec la Papauté et la République de Venise, transitaient en Italie à travers la mer Adriatique.
Ils choisirent de s’établir dans les régions du Royaume de Naples en raison du Traité de Gaeta signé en 1451 selon lequel Scanderbeg reconnaissait le roi de Naples Alphonse IV d’Aragon comme seigneur et, en échange, recevait des troupes, de l’argent et d’autres privilèges pour arrêter l’avancée des Turques. 

Ils arrivèrent avec leur fis, un organisme social à mi-chemin entre une famille élargie et une tribu, gouverné par un chef monocratique, et s’établirent dans différentes régions du sud de l’Italie. Inspirés par une culture nomade, ils errèrent, pendant des dizaines d’années, le long des actuelles régions de Sicile, Calabre, Basilicate, Molise, Pouilles, Campanie et Abruzzes. 

Ils étaient des Hommes libres, car ils s’assujettissaient difficilement à des règles qui n’étaient pas celles du droit coutumier (le code de Lek Dukagjino). Ils errèrent pendant environ un siècle le long des terres corses (libres d’autorité féodale) du royaume et beaucoup d’entre eux, plus de la moitié de la population émigrée, s’établirent enfin dans l’actuelle Calabre du nord, longtemps connue sous le nom de Calabre Citra.

Les locuteurs albanais de Calabre furent recensés pour la première fois vers la moitié du XVIème siècle et de nombreux villages situés dans la partie septentrionale de la région furent enregistrés. A l’occasion de ce recensement, le roi de Naples avait imposé aux refugiés de prendre fixe demeure et de construire leurs maisons avec des murs mettant ainsi fin au nomadisme dont les albanais se servaient pour ne pas payer les taxes et les droits de douane imposés par les seigneurs.

Ainsi, des groupes de fis, familles-tribus, se rapprochèrent entre eux pour construire leurs habitations et vivre dans une communauté plus étendue. Le village arbëresh, c’est à dire italo-albanais, se forma par l’agrégation de plusieurs fis qui, plus tard, donnèrent le nom aux quartiers du village, les gjitonie. Ils gardèrent le nom du chef de famille jusqu’à la fin du XIXème siècle quand avec la réforme du service postal, naquit la toponymie urbaine divisée en places et rues.

En Calabre, où les incursions des pirates avaient obligé la population à se mettre à l’abri à l’intérieur des terres, les Arbëresh (italo-albanais) construisirent leurs villages principalement dans des lieux isolés et en hauteur. Et c’est dans la Calabre Citra, la Calabre du nord, que se forma et se consolida au cours des siècles la Diversité arbëreshe, c’est à dire la minorité linguistique la plus importante de l’histoire présente en Italie qui, en gardant l’usage de leur propre langue, est devenue protagoniste de l’histoire italienne et produit encore aujourd’hui de la culture vivante.


Portrait de Scanderbeg
(Galerie des Offices, Florence. Source : wikipedia).

2.

Je ne m'étends pas sur le récit des vicissitudes historiques de ces communautés qui, bien que distantes entre elles et isolées territorialement, étaient liées par la langue et par le sentiment d’une identité nationale non pas latine mais indigène. Les gestes de Scanderbeg, mythifiés par la tradition orale, furent considérés comme un choix de liberté religieuse et d’identité nationale et transmises dans les siècles à travers les chants populaires, les fables, les récits, les hymnes et les danses.

Pendant cinq siècles, les Albanais d’Italie reproduisirent leur culture aidés par l’isolement territorial et par un fort sens d’appartenance à une identité nationale différente de celle des autochtones appelés lëtinjët, c’est à dire latins ou, encore mieux, non albanais. Pour comprendre mieux ce sentiment identitaire il peut être utile de souligner qu’en 1771, à une époque où n’existaient pas encore les états italien et albanais, un intellectuel arbëresh, un homme de culture encyclopédique, un philosophe ou un juriste, sur la couverture d’une de ses publications se définissait italo-albanais, c’est à dire ayant la double nationalité.

Les communautés albanaises de Calabre et de Sicile bénéficièrent dans un premier temps d’importantes institutions éducatives ayant pour objectif la défense du rituel grec et de l’ordination des prêtres, les papades, qui officiaient selon la liturgie grecque byzantine. Au XVIIIème siècle furent crées deux instituts éducatifs, un en Sicile et l’autre en Calabre où les jeunes de langue albanaise pouvaient étudier la théologie et être ordonnés prêtres de rituel grec. Grâce à ces écoles se forma une classe intellectuelle particulière à l’intérieure des communautés albanaises, surtout celles de Cosenza et, au cours de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, fleurirent des personnalités se distinguant dans les institutions politiques, les sciences philosophiques et mathématiques et, surtout, dans le droit.

Dans leur pays d’origine, à cause du pouvoir islamique, il leur était interdit d’écrire dans leur langue tandis qu’en Calabre un prêtre pouvait transcrire dans de longues cantiques les textes des chants populaires religieux (les Kalimere) exécutés pendant les fêtes. C’était en 1761 que le texte de Giulio Variboba « La vie de la Vierge Marie » fut publié. Au siècle suivant vécût celui qui est considéré comme un des pères de la langue et de la littérature albanaises ainsi que le défenseur infatigable de la naissance de la Nation albanaise : Girolamo De Rada. Il élabora l’actuel alphabet albanais, récolta les rapsodies et les chants populaires, écrivit des poèmes lyriques qui rappelaient et exaltaient les exploits de Scanderbeg. Né à Maqui, Girolamo De Rada, fils d’un papas, prêtre grec marié, ce qui est permis et répandu dans toutes les églises de rite grec, vécût pour soutenir la naissance de la Nation Albanaise et pour la conquête de l’indépendance de l’Albanie du domaine turc. Appartenant à une famille aisée, il mourut dans la plus triste misère après avoir dilapidé la fortune de sa famille pour la cause albanaise.


Girolamo De Rada
(source : wikipedia).

Collège S. Adrien
(source : Damiano Guagliardi)

Girolamo De Rada ne fut pas le seul à combattre pour l’affirmation de la littérature albanaise. Nombreux furent les compagnons de voyages avec qui il étudia dans le Collège Italo-Grec de S. Adrien à San Demetrio, écrivant en langue albanaise et s’intéressant à l’histoire, à l’ethnographie et aux traditions italo-albanaises. Bien que la liste soit longue, nous ne pouvons pas ne pas citer Giuseppe Serembe, poète romantique de la solitude. Ses vers, qui parlent de la vie quotidienne, des vexations et des injustices, des rêves et des déceptions, des attentes et des trahisons, bien qu’écrits dans une langue mineure sont l’expression puissante des sentiments humains. Antonio Santori fut le premier écrivain de prose en langue albanaise. Fasciné par la littérature vériste sicilienne, il donna dans ses drames et ses courts romans une représentation conforme à la réalité littéraire de son temps qui n’était pas différente de celle des grands romanciers du XIXème siècle dans l’Italie du sud.

3.

Les Arbëresh parlèrent une seule langue pendant plusieurs siècles: l’albanais. Bien que les intellectuels fussent devenus aussi des personnalités éminentes de la culture italienne, en particulier dans les milieux littéraires et scientifiques de Naples, à l’intérieur de la communauté ils recommençaient à penser et à parler dans leur propre langue. Si aujourd’hui les Arbëresh gardent des formes sociales vieilles de plusieurs siècles et des traditions anciennes ceci est dû à la force de la culture identitaire.

Tous les chants (vjershë) italo-albanais ont une exécution polyphonique tout à fait originale et unique, qu’il s’agisse de chants de cour, de mariage, annonciateurs d’un heureux évènement, mais aussi de chants de mort quand les pleureuses annoncent le départ d’un parent avec le valtim (lamento funèbre).

Le chant traditionnel est exécuté pendant les agrégations collectives. C’est un moyen qui unit la communauté et accompagne la danse de la Vala, une ronde, exécutée par des hommes et des femmes ou seulement par des femmes, qui avance en voltigeant et en chantant\ldots Aujourd’hui la Vala n’est plus pratiquée pour annoncer toutes les fêtes mais seulement pendant le Carnaval, le mardi de l’Ange et au cours des deux mois qui suivent Pâques.


Chant polyphonique
(source : Damiano Guagliardi)

La Vala
(source : Damiano Guagliardi)

Un élément très distinctif de la culture arbëresh est le costume populaire féminin. De formes différentes selon l’usage et les saisons, il met en valeur la robe de noce dans toutes les communautés. Cousue avec des étoffes précieuses et brochée de filaments en or, la robe de la mariée albanaise n’a pas seulement un cout économique (entre 10000 et 15000 euros), mais elle est le flamuri (l’étendard) c’est à dire l’instrument identitaire qui reconnaît le rôle de l’épouse et de la mère en tant que maitresse de maison. Portée pour la première fois le jour du mariage, cette robe précieuse devient ensuite le symbole de la dignité de la femme dans la famille. Autrefois c’était l’usage d’habiller la femme morte avec sa robe de mariée afin qu’elle puisse commencer son nouveau voyage avec sa robe dignitaire. La fin de cet usage a entrainé la destruction d’un important patrimoine de la culture matérielle.

La liste des traditions univoques et différentes entre les communautés transmises au cours des siècles est longue et il est impossible d’en parler en quelques lignes. Cependant, nous ne pouvons pas passer sous silence l'une d’entre elles : le rite du mariage qui se reporte aux anciens rites albanais qui ont précédé les grandes migrations. De ces rites, très attachés aux règles de Lek Dukagjino qui codifiait avec minutie tous les instants de la naissance d’un mariage, incompréhensibles peut être aux jeunes de notre époque, restent aujourd'hui seulement des récits joyeux de la tradition ancienne comme le faux enlèvement de la mariée, les coups de feu annonçant la sortie de la mariée de la maison paternelle et ensuite le typique gâteau de noce.

4.

La continuité de ces traditions a été favorisée par le rite religieux particulier qui se perpétue dans de nombreuses communautés de la Calabre où les églises, bien que soumises à l’autorité du pape, célèbrent les fonctions religieuses selon le rite grec byzantin. Emporté par les réfugiés depuis les premières migrations, ce rite a toujours dû résister au processus de latinisation de la part des évêques catholiques malgré la volonté pontificale contraire. La sauvegarde de leur propre rite renforça l’esprit identitaire des italo-albanais qui, dans la profession de la liturgie byzantine, trouvaient des éléments d’unité et d’attachement à leurs traditions et des expressions de culture populaire. Les papades - prêtres de rite byzantin - qui avant de prendre les voti, pouvaient se marier et fonder des familles, furent des figures fondamentales pour la conservation de la culture traditionnelle populaire. Se formant dans le Collège de Saint Adrien, ils furent aussi très cultivés et réussirent avec leurs écrits et la force verbale de la prédication, à tenir vive la force de la diversité. Les papades du XIXème siècle se distinguèrent dans les grandes disciplines théologiques et philosophiques. Ils furent des patriotes du Risorgimento italien mais aussi défenseurs de la Renaissance albanaise qui, en 1912, abouti à la déclaration d’Independence de l’Albanie de la Piccola Porta. Leur activisme et les pressantes requêtes convainquirent le pape Benoit XVI d'émettre en 1919 la bulle pontificale déclarant la naissance de l’Eparchie de Lungro, et le pape Pio XI d'emettre en 1937 l’Eparchie de Piana des albanais.


Costume populaire
(source : Damiano Guagliardi)
Photographie d'un mariage Arbëresh
(source : Damiano Guagliardi)

Ces deux institutions furent à l’origine de l'éloignement progressif de la liturgie latine de nombreuses communautés de langue albanaise et, par la suite, de l'orientalisation des lieux de culte. Avec la naissance de l’Eparchie cessa définitivement la promiscuité entre les deux rites et commença la transformation des autels de latins en grecs où le vima (vrai autel de la liturgie grecque) est caché aux croyants par la paroi de l’iconostasi où sont peintes les images sacrées selon les règles de la liturgie byzantine. Les autels et les statues disparurent pour faire place aux mosaïques et aux fresques orientales. Le processus d’orientalisation fut long aussi à cause de la pauvreté des églises grecques mais après environs 80 ans toutes les églises de l’Eparchie de Lungro sont devenues une oasis de l’église d’orient en Italie.

5.

Aujourd’hui les communautés arbëresh, surtout celles de Cosenza, vivent en tant que minorité linguistique et culturelle de façon contrastée. Elles continuent à être des lieux où l’on garde les traditions populaires et ont produit leur propre musique, leur chant et leurs danses. Le costume traditionnel n’est plus utilisé dans la vie quotidienne depuis des décennies, mais on confectionne de plus en plus des robes de mariée avec le même faste et la même valeur morale qu’on attribue à la femme dans la famille arbëresh. La langue parlée pourrait s’éteindre en quelques décennies. Les nouveaux processus de la première socialisation enfantine, subordonnés à la communication globale, sont en train de produire un vrai génocide linguistique. Malgré cela, de nombreux intellectuels continuent de produire des livres, des films, des comédies, des chansons et des musiques.

Carmine Abate, auteur de romans traduits dans plusieurs langues, est arbëresh. La thématique de ses romans rappelle la culture italo-albanais, les couleurs et les parfums de Carfizzi, le village où il est né ainsi que les relations d’un microcosme social à l’intérieur d’une communauté.

6.

Aujourd’hui nous affirmons avec orgueil être vivants et produire de la culture vivante. Nous ne sommes pas des objets d’expositions pour les différents musées, mais expression créative de comportements sociaux et de culture différente qui, depuis 600 ans, ne cesse pas d’interagir avec la dimension culturelle italienne. 
Il est difficile de donner en quelques pages une représentation exhaustive de la glorieuse histoire de ce peuple représenté par un peu plus de 200 000 habitants en Italie, entre ceux qui sont restés dans les villages d’origine et ceux qui ont émigré dans les grandes villes. Veuillez m’en excuser.

 

Damiano Guagliardi,
traduction Stefania Graziano.