Fino a Lampedusa

Viaggiando ci s’accorge che le differenze si perdono:
ogni città va somigliando a tutte le città, i luoghi si scambiano forma ordine distanze, un pulviscolo informe invade i continenti
Italo Calvino, Le città invisibili.

 

En voiture on voit les bords de route et le paysage au-delà qui est souvent la conséquence de la route alors qu’on voudrait voir un paysage que le passage des véhicules n’a pas atteint, alors on roule en scrutant, en essayant de saisir les choses malgré la vitesse et la vigilance imposée par le trafic.

En roulant assidûment on repère des séries, des objets qui se répètent comme les ruines, vieilles ou récentes, les très anciennes sont émouvantes, elles nous parlent d’un temps qui flatte notre quête des origines, les ruines d’édifices contemporains sont plus consternantes on peut y lire le désastre encore chaud. Et puis il y a les constructions inachevées, des demi-ponts, des immeubles creux, des maisons sans toiture, alors on se dit que c’est le Sud parce qu’on est au sud, c'est-à-dire que c’est en dessous, en bas, un peu oublié, il s’agit d’un sud physique, loin de la tête, un peu à l’image du corps désuni. Au sud on ne sait pas vraiment ce qui s’y passe.

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De sombres cyprès étirent les allées séculaires au fond desquelles se trouvent des villas alanguies, somnolentes dans une fin de règne qui s’attarde, protégées aux alentours par la douceur crépue des oliviers tandis que les incendies d’été noircissent la terre, la lune en est rouge toute la nuit, multipliant la solitude dans les collines délaissées par l’économie des hommes. La mer toujours proche, bleue de toutes ses forces, avale les crachats que lui envoie le tuberculeux développement industriel.

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Dans le ciel brûlant les aloès impériaux dardent leurs palmes épaisses, et les cigales ne chantent pas moins fort dans le cimetière baroque de Palazzolo ; un peu plus loin à Pantalica, les morts ont quitté depuis longtemps la nécropole laissant dans la falaise quelques trous noirs tremblant de mémoire. De la nécropole de Pantalica au cimetière de Palazzolo les hommes gardèrent la préoccupation pour la vie des morts et le statut social des vivants à qui ils appartenaient, l’art funéraire est toujours ostentatoire. Au fond de la vallée, l’eau pure d’un paradis perdu baigne encore les papyrus.

« Sulle strade strette che solcano la campagna ci sono tanti limoni caduti così. Nessuno li raccoglie, la macchina li schiaccia. Forse il gusto delicato dei gelati viene da questo spreco ».

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La mer se déchire sur les roches volcaniques et recoud ses bords nacrés en enfouissant l’écume dans le reflux, de même le vent, en courant sur la surface minérale de l’île n’enflamme pas les herbes ni les arbres mais disperse l’haleine chaude du mois d’août. Le vent ici est bon comme une nourriture et la nourriture généreuse comme le principe de vie.

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Le gros porteur Sansovino Venezia roule ses mécaniques en glissant lentement sur la Méditerranée, tous les ponts extérieurs sont brûlants, alors je me suis installé en poupe, là où on peut se doucher à l’eau douce et dans le vent chaque fois que la peau semble prête à craquer. Lampedusa n’est pas loin et je me demande combien de temps encore cette île « passerelle » pourra résister à l’assaut du tourisme, à sa dictature, et garder la beauté des choses quand le monde est au mieux de lui-même c'est-à-dire quand il parvient à l’équilibre de ses forces.

Une houle douce balance le bateau, il me vient, avec cette sensation, l’envie de rester dans cette traversée, de la prolonger assez longtemps pour oublier les notions d’un départ et d’une arrivée, assez longtemps pour troubler toutes idées du voyage et de n’être en vue de rien d’autre que d’un horizon partout bleu et par lui porté.

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Une longue façade blanche, dressée au beau milieu de la mer, apparait dans un voile de vapeur, au point le plus haut la silhouette solitaire d’un phare, et puis des tâches vives: Linosa colorée, le temps d’un débarquement. Le bateau vire déjà. Je regrette de ne pas descendre là. La houle reprend son quart et la mer de nouveau nous fait danser. Nous fait désirer jusqu’à ce que surgisse le corps de Lampedusa.

Après quelques négociations avec le propriétaire du camping nous eûmes un emplacement ombragé avec une tente confortable. Nous nous précipitâmes à l’eau la plus proche, lumineuse comme du saphir.
Sur le sol hérissé où se lit encore le feu tellurique, nous avons marché un peu, en suivant la ligne dentée de pierres, un bord ocre et un bord bleu. C’était tout, de la pierre et de l’eau. Une forme pure, inondée de soleil. La beauté des choses. Un prodige. S’ensuivit une longue contemplation silencieuse.
A la nuit la chaleur tombe un peu mais ta peau qui en a tant absorbée diffuse un halo doré où je crois voir quelque étoile lointaine.

L’aube est claire, les couleurs sont reposées. Il suffit de mettre la tête sous l’eau pour découvrir des merveilles : d’innombrables poissons croisent entre mes pieds leurs étincelles aquatiques, en descendant encore un peu je découvre des fleurs buveuses de mer accrochées aux parois insondables et d’autres poissons encore, grossis par la vision sous-marine. Je circule là, en suspension dans l’eau, vers des ténèbres éclairées par le ventre bariolé de ses habitants.

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On attend beaucoup d’une île, qu’elle soit inconnue ou mythique, on attend qu’elle soit un concentré de virginité, le dernier refuge d’un paradis entre-aperçu, la chance donnée au voyageur d’être en présence d’un trésor, un luogo incantato. Il arrive que ce soit le cas mais chaque découverte doit être laissée à la gourmandise des autres, qui apparaît soudain illégitime. Alors on cherche, avide, un mystère plus grand, un « enfoui » quelque part qui saurait répondre à la quête éperdue, une beauté inexplorée qui pourrait palier à la beauté mise à mal par l’industrie du tourisme et les prédations mercantiles mais on ne rencontre que le fruit gâté de l’émancipation capitaliste, on se retrouve donc à la dérive, au bord de soi avec son ailleurs blessé, là où peut-être commence un autre voyage. Le gardien d’automobiles à Porto Empedocle avait dit « Lampedusa... prima c’erano dei viaggiatori adesso ci sono solamente turisti ! », j’avais peut-être pris ce bateau là.

Frattempo au bout de la course, juste après les déceptions ou pour conforter les émotions, après l’épreuve du travail ou de l’exploration oisive, il y a la pasta, salutaire et digne, simple ou élaborée mais toujours généreuse, c’est un instant maternel qui aide à la confiance en soi, c’est le lien le plus sûr à la terre, qui réconcilie avec la vie puisque le blé dont on vante les vertus n’a pas trahi. Alors dans les yeux de ceux avec qui l’on partage la pasta on se trouve au repos, accueilli, et on peut répondre à tout ça dans le même temps comme si l’on pouvait en manger un peu de ce sentiment universel d’amour.

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C’est un morceau de ciel bleu qui ne s’éteint jamais, un rythme qui connaît la mesure du paisible pour s’être construit sur de l’inquiétude, c’est un temps suspendu entre deux marées indicibles, c’est une mémoire absolue qui hérisse ses lieux antiques et qui s’empêche de pleurer, c’est un verbe qui chante mieux qu’en d’autres langues, è un angolino d’Italia.

Ho visto anche i battelli libici nel porto pieno di febbre, la casa vergognosa del centro di retenzione. Ho incrociato lo sguardo perduto degli sradicati, e lo sguardo pazzo di speranza degli altri. Sulla piazza bianca di sole, ho chiacchierato con quella genta rovinata dal prezzo delle illusioni. Ma questa è un’altra storia.

Extraits de Cronaca dei giorni cocenti, Lorenzo Le Quellec